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Caroline Andréani, Citeos: « Cela s’apprend d’être visible »

Caroline Andréani, Citeos: « Cela s’apprend d’être visible »

Caroline Andréani, lauréate du Trophée Trajectoires BTP au féminin.

Caroline Andréani, chef d’entreprise de Citeos Bourges, a reçu en novembre dernier le Trophée Trajectoires BTP au féminin. Portrait d’une discrète dans la lumière.

Le 5 novembre 2018, lors de la remise des Trophées Trajectoires BTP dont Monster est partenaire, il n’y eut ni son ni image quand vint le tour de Caroline Andréani d’apparaître à l’écran. Impossible en effet d’établir la connexion avec la lauréate de la trajectoire au féminin, située à deux cent kilomètres du Pavillon Dauphine où se déroulait la cérémonie. Trahie par la technique ? Pas sûr.

« Ce qui me choque, c’est qu’il y ait un trophée féminin, que l’on différencie la réussite des femmes et celle des hommes »

Quelques semaines plus tard, Caroline Andréani, chef d’entreprise de Citeos Bourges, apparaît dans le hall d’un hôtel parisien et une belle lumière matinale.
Avant de se rendre au salon des Maires, elle prend le temps de retracer son parcours et de réagir, mi-figue, mi-raisin, à l’annonce de sa récompense. « Ce qui me choque, c’est qu’il y ait un trophée féminin, que l’on différencie la réussite des femmes et celle des hommes, bien que je trouve important de parler des inégalités qui existent, des façons d’être de certains hommes qui ne sont pas adaptées. »
L’histoire de notre lauréate est à la fois un contre-exemple et un exemple de ce que peuvent vivre les femmes dans le monde du travail. Elle a été promue à ses fonctions actuelles alors qu’elle était enceinte et ne témoigne donc pas des discriminations que la maternité engendre généralement. Mais elle connaît la difficulté de s’imposer dans un monde historiquement masculin quand on est une femme jeune et jolie.

Son goût pour la lumière l’a poussée à choisir une filière technique

Rien ne prédestinait cette trentenaire gracile à diriger une entreprise du BTP dont l’équipe est à 80% masculine. À part peut-être son goût pour la lumière qui l’a poussée adolescente à choisir une filière technique. Pour elle « la lumière est un aspect de la vie sociale, elle fait vivre les espaces, favorise le contact entre les gens ». Ce goût lui vient peut-être d’un oncle chef éclairagiste dans le monde du cinéma. C’est en tout cas une jeune fille qui se voyait caméraman qui, son Bac électronique en poche, opte en 2008 pour un DUT GEII (génie électronique et informatique industrielle). Elle y découvre les cours d’éclairage, et les apprécie. Mais la sélectivité de la filière lui fait craindre un manque de débouchés, et le métier de caméraman, de devoir sacrifier sa vie de famille. Elle abandonne ce projet, s’oriente vers la filière plus porteuse de l’énergie. Son humeur s’assombrit en découvrant le contenu des cours de la licence Énergies renouvelables : « Leur catastrophisme était très démotivant », déplore-t-elle. Heureusement, des cours d’éclairage (comment éclairer en milieu urbain), encore, illuminent son cursus. En 2010, l’envie de terrain lui fait choisir l’alternance pour effectuer sa seconde licence en Éclairage et réseaux.

« J’aime le franc-parler des hommes, leur absence d’a priori et de jugement, les uns envers les autres et vis-à-vis de moi »

Citeos Bourges, filiale de Vinci Énergies spécialisée dans l’éclairage urbain, accueille en 2010 l’apprentie technicienne. Caroline réalise des plans, des études d’éclairement, des calculs d’économie d’énergie pour l’éclairage collectif (parkings, routes, autoroutes, mise en valeur de bâtiments publics…), dans un environnement majoritairement masculin où elle se sent à l’aise. « J’aime le franc-parler des hommes, leur absence d’a priori et de jugement, les uns envers les autres et vis-à-vis de moi », explique-t-elle. Dans un contexte où il y a tout à développer, la jeune femme fait rapidement ses preuves et évolue vers le poste de responsable d’affaires. « Le commercial est quelque chose de compliqué pour moi », avoue-t-elle. En cause, son manque d’assurance face à des interlocuteurs qui maîtrisent leurs sujets — maires, services techniques —, le sentiment de ne pas avoir la carrure, de dénoter avec son gabarit de ballerine…

 « Ce parcours, je ne l’ai pas fait toute seule »

Si elle évoque des statures intimidantes, elle parle aussi de tous ceux qui, en interne, l’épaulent. Elle tient à ce coup de projecteur sur ses soutiens, ce responsable d’affaires qui fut son tuteur par exemple, ou celui qui lui transmit ses savoirs pendant un an avant de partir à la retraite. « Ce parcours, je ne l’ai pas fait toute seule, j’ai été très aidée », insiste-t-elle. Un parcours où, peu à peu, elle acquiert l’expérience du management des hommes. D’abord en encadrant deux techniciens, des apprentis comme elle le fut elle-même. Puis, en tant que responsable d’affaires, en manageant une équipe terrain de quatre personnes — les hommes que vous voyez dans les nacelles changer les ampoules des réverbères ou installer les décorations de Noël, ce sont eux. Aujourd’hui chef d’entreprise, elle chapeaute trois responsables d’affaires, trois techniciens, dont une femme, onze personnes de chantier, dont une femme, et deux assistantes. « Le recrutement ne tient pas au genre », souligne Caroline Andréani.

 « Je vis la problématique de la femme dans un environnement très masculin »

La question du genre est pourtant omniprésente : « Je vis la problématique de la femme dans un environnement très masculin, se faire entendre est compliqué, encore plus en tant que chef d’entreprise, aussi bien en interne qu’en externe. » Quand une minorité dans l’équipe terrain la met à l’épreuve en cherchant la confrontation par une forme de résistance passive — être dirigé par à une femme fait parfois grincer les dents de certains —, elle mise sur le dialogue et l’empathie. Pour prendre ce poste dans une entreprise qu’elle a contribué à développer, elle s’est fait violence mais y trouve du sens. « Je n’ai pas voulu que quelqu’un d’extérieur prenne les rênes, je voulais de la continuité pour les équipes. Aujourd’hui je ressens la pression de devoir réussir ». Soutenue par sa hiérarchie, par la majorité de son équipe et par ses proches, discrète et tenace, Caroline découvre la lumière crue à laquelle sa fonction l’expose. « Le poste de chef d’entreprise met sur le devant de la scène, on ne regarde que nous, j’ai encore du mal mais cela s’apprend d’être visible », confie-t-elle. Le 5 novembre dernier, quand la connexion a buggé, peut-être que celle qui goûte peu les flashs a eu le sentiment d’avoir été sauvée par la technique.

Sophie Girardeau

 

 


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