Pourquoi bâtir un projet professionnel est-il si difficile ?

Pourquoi bâtir un projet professionnel est-il si difficile ?
La notion de projet professionnel en tant que projet unique date des années 70/80. Réfléchir à sa carrière avec des idées du siècle dernier, pourquoi pas. Une autre option consiste à se défaire d’une notion périmée. Un projet pour quoi faire quand c’est plusieurs qu’il vous faut ? Dans son article "How to stay stuck in the wrong career?", publié à la Harvard Business Review, Herminia Ibarra, professeur à l’INSEAD, a mis en lumière une clef conceptuelle : pendant une période de transition professionnelle, il faut assumer plusieurs identités à la fois. Muni de cette clef, on comprend mieux pourquoi un projet unique, qui nous assigne un seul rôle, est potentiellement voué à l’échec. Question de conjoncture et de philosophie. Un projet professionnel, c’est lourd Bâtir un projet professionnel, un seul, c’est porter des concepts lourds d’enjeux comme l’orientation ou la vocation. Des concepts qui font se dire : je veux faire cela toute ma vie. « Vouloir devenir champion du monde dans sa catégorie était fondé et beaucoup plus facile quand il y avait de la lisibilité professionnelle. Il était légitime de s’inscrire dans la durée, de s’accrocher à un métier avec 5% de croissance », explique Vincent Giolito, fondateur de Nouvelle Carrière, solutions pour la mobilité professionnelle. Ça, c’était avant. Aujourd’hui où l’incertitude domine, bâtir un projet professionnel relève presque de l’utopie car du jour au lendemain le secteur où l’on travaille peut être bouleversé. Avoir un seul projet professionnel, c’est y projeter toute sa vie. Et s’embourber dans un point de philosophie partiellement faux : dans un univers lisible, en croissance, la seule variable, c’est soi-même. Partant de là se soulèvent des interrogations qui nous malmènent. Nous sommes éduqués pour répondre de façon philosophique et non pragmatique à ces questions existentielles, avec nos valeurs, nos aspirations, en pensant à notre mission sur terre... « On se pose de grandes questions, pas des petites. On y met de la morale (voilà ce qui est bien sans penser à ce qu’on aime bien), ce sont des questions qui mettent dans une grande insécurité, qui obligent à se distinguer », pointe Vincent Giolito. Exit le projet unique, place aux projets multiples Le schéma 1e carrièreàréflexionàeurêkaànouvelle carrière ne fonctionne pas. Pas étonnant qu’il nous paraisse si difficile à élaborer. En étudiant la façon dont les gens ont changé de carrière, Herminia Ibarra a observé le processus suivant : les gens essaient, se trompent, découvrent de nouvelles personnes, s’orientent différemment en partant sur plusieurs hypothèses à la fois. Envisager le problème sous cet angle « amène à dédramatiser la notion de projet professionnel et emmène vers la solution pragmatique : élaborer différents scénarios à partir de plusieurs projets possibles », explique Vincent Giolito. Est-ce néanmoins plus facile ? Non, mais au moins on ne joue pas sa vie. La solution est dans le processus, dans la réponse à de petites questions (qu’est-ce que j’aime faire ? avec qui j’aime travailler ? qu’est-ce que j’ai réussi ? de quoi suis-je fier ? pour quoi les gens me félicitent-ils ? de quoi j’aime parler ? etc.) Et on arrête l’auto-flagellation — on ne vise personne mais on sait bien comment ça parle parfois à l’intérieur de soi. « Nous sommes trop habitués à l’abstraction, à la vision satellite (celle qui fait par exemple se voir directeur-de-business-unit-au-sein-d’une-filiale-d’une-multinationale), il faut redescendre sur terre pour gagner en pragmatisme. Le but du processus est d’arriver à quatre projets où l’on définit dans chaque scénario un rôle, un secteur d’activité et un lieu géographique (les plus précis possibles) », complète Vincent Giolito. C’est ainsi que l’on s’offre d’autres choix que « ça ou rien ». Sophie Girardeau