La vérité sur la reconversion professionnelle

Selon un sondage mené par le groupe AEF fin 2017, 64% des Français rêvent de changer de métier, tandis que 28% l'ont déjà fait. Mais on n’a pas toujours conscience que réussir sa reconversion professionnelle est aussi lié à son milieu social et au soutien de son entourage. Rencontre avec Sophie Denave, sociologue et auteure de « Reconstruire sa vie professionnelle ».  

D’ou vient cette envie de changer de vie professionnelle ?

La raison primordiale des reconversions tient à la dégradation des conditions de travail. La multiplication des souffrances au travail a généré un mal être croissant. Des professionnels qui ont aimé leur travail commencent à se demander si l’herbe n’est pas plus verte ailleurs. Ce qui est frappant, c’est que cette tendance touche toutes les catégories professionnelles. Dans le passé, c’était surtout la classe ouvrière qui ressentait un sentiment d’exploitation et se plaignait de mauvaises conditions de travail. Aujourd’hui, les classes moyennes et supérieures n’en peuvent plus et les cadres font des burn out. Mais attention, ces bifurcations professionnelles se déroulent sur plusieurs mois et pour certains, sur plusieurs années.

Est-ce que le choix des études a un impact dans cette reconversion ?

Prenez des élèves moyens issus de la classe populaire et relégués dans des filières professionnelles. Ceux-là ne veulent pas passer leur vie dans une usine et aspirent aussi à changer de métier. Mais c’est la même chose pour les enfants des classes moyenne et supérieure. Ces élèves brillants ont été poussés à faire des études scientifiques pour réussir même s’ils avaient d’autres appétences. Cela prouve que les déterminismes sociaux pèsent sur tout le monde bien que de manière différente. En tout cas, ceux-là n’ont jamais aimé leur métier.

Quelle est la difficulté principale d’une reconversion ?

Pour se projeter et organiser cette nouvelle vie professionnelle, il faut du temps. Ce temps est directement lié aux conditions économiques antérieures du futur reconverti. Il est inégalement réparti entre les uns et les autres. J’ai interrogé un ingénieur devenu magicien qui a pu mener son projet parce qu’il avait mis de l’argent de côté et recevait des indemnités de chômage. D’autres restent salariés, prennent un congé formation et ont le temps  de monter leur projet. Mais c’est plus compliqué pour ceux qui se retrouvent sans revenu du jour au lendemain et prennent le premier job venu comme cette professeure de danse licenciée. Comment prendre le temps de réfléchir à sa reconversion quand elle vend des surgelés à plein temps pour nourrir trois enfants ?

Quel est l’impact du soutien des proches dans cette reconversion ?

Il est extrêmement important tout d’abord sur le plan économique. Dans un couple, une reconversion réussie est aussi liée au statut du conjoint. Je prends l’exemple de cette ancienne professeure qui voulait vendre des bijoux sur les marchés. Elle a mis plusieurs années à construire le projet qui lui convenait grâce à son mari qui était cadre dans une banque. En ce qui concerne les célibataires, le soutien financier des parents est salutaire. Certains repartent même vivre chez eux pendant cette période. Il ne faut pas non plus sous estimer le soutien moral dans un couple. Il peut arriver que le conjoint empêche cette reconversion car il estime que la prise de risque est trop grand surtout s’ils ont des enfants. C’est pour cela que certains peuvent changer de carrière seulement après une séparation. Pour finir, la famille est importante aussi au niveau logistique quand l’un des parents part en formation loin du domicile. C’est souvent l’autre qui gère les enfants pendant la semaine tout en finançant le changement.

Est-ce que les reconvertis gagnent forcément moins bien leur vie ?

C’est complétement inégalitaire. Certes, pour beaucoup, les salaires ont été divisés par 2 voire par 3. Mais quand on creuse, on constate que c’est le conjoint qui apporte l’équilibre financier et aide à maintenir leur niveau de vie. Dans certains milieux professionnels, les débuts peuvent être très laborieux avant de s’améliorer. Je pense à cet homme issu du bâtiment qui voulait devenir intermittent du spectacle. Avant de réussir, il a fait des vacations pendant un an pour un théâtre mais rien qui ne lui permettait de  vivre. Il a même vécu dans sa voiture.

Qu’est-ce qui peut choquer lorsqu’on effectue une reconversion professionnelle ?

Il faut redémarrer à zéro tout en ayant eu un passé professionnel. Il faut donc rester conscient qu’on peut redescendre au bas de l’échelle surtout les premiers temps. D’ailleurs, cela peut aussi poser des problèmes à l’entourage quand il estime que la personne vit un déclassement social. C’était le cas de cette ancienne conseillère financière dans l’immobilier devenue assistante maternelle. Certains parents trouvaient ce changement de carrière très suspicieux donc elle a arrêté d’en parler.

Est-ce que le rêve est toujours à la hauteur de la réalité ?

Beaucoup doivent effectuer des réajustements quand ils sont confrontés à la réalité. C’est souvent parce que le projet était très flou ou pas réaliste. Là encore, le milieu social a son importance. Les cadres devenus boulanger ou viticulteur avaient déjà beaucoup de ressources. Quand on vient du milieu ouvrier, la reconversion est tout à fait possible mais c’est un vrai parcours du combattant.

 

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