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Mixité des offres d’emploi : l’avis de la linguistique

Mixité des offres d’emploi : l’avis de la linguistique

Les offres d’emploi reflètent les rapports classiques entre la langue et les genres, langue qui sexualise le genre. Sous leur aspect standard, elles révèlent encore d’anciennes représentations, notamment dans leurs titres. La linguistique donne matière à réflexion pour plus de mixité.

L’Académie française a tranché ! Le 28 février 2019, elle s’est enfin résolue à accepter l’usage de noms de métiers féminisés. Avait-on néanmoins besoin de son autorisation pour les utiliser ? Non car rien ne s’y opposait légalement, à condition de respecter l’obligation de non-discrimination dans les offres d’emploi. C’est donc la force des usages qu’il faut pointer ici, usages qui perdurent du fait des réticences non seulement des savants mais aussi de femmes adversaires de cette féminisation — femmes de pouvoir notamment comme Edith Cresson et Michèle-Alliot Marie.

« Les offres d’emploi sont le reflet des rapports « classiques » entre la langue et les genres, langue qui sexualise le genre. L’extension F/H et l’usage d’une écriture inclusive plus ou moins réussie compensent cette sexualisation », observe Jérôme Guibourgé, docteur en Sciences du langage. Ces rapports « classiques », quels sont-ils ? La linguistique et ses dérivées (anthropolinguistique, sociolinguistique…) nous répondent.

Dans notre société, le sexe prédomine encore et définit le genre

Dans certaines sociétés, de tradition monothéiste notamment, le sexe prédomine et définit le genre — je suis de tel sexe donc je tiens tels rôles sociaux —, c’est l’inverse dans d’autres. Ou bien, comme dans la théorie queer, le sexe biologique ne définit pas l’identité sexuée qui est une construction sociale. En 1975, le professeur de linguistique Robin Lakoff a dénoncé l’équation culturelle femininity/powerless, c’est-à-dire l’idée que la féminité renvoie à la faiblesse, l’impuissance ou l’absence de pouvoir. La tradition féministe en linguistique vient de là. Elle a pensé le rapport entre identité sexuée, langue et pouvoir, rapport ayant entre autres un effet sur les représentations des métiers. En France par exemple, lors d’une nomination de dirigeante on souligne encore souvent le fait qu’elle soit une femme.

Les langues sont des représentations du monde

Les travaux d’Anne-Marie Houdebine-Gravaud, linguiste de référence en la matière puisqu’elle a travaillé sur la notion d’imaginaire linguistique et la féminisation des noms de métiers, titres, fonctions et grades, font comprendre combien nous sommes façonnés à notre insu par notre langue. « Les langues sont des représentations du monde qui s'imposent au sujet parlant : un enfant entre dans une langue et s'y fait, s'y adapte et s'y structure », écrivait-elle dans Des femmes dans la langue et les discours[1]. En structurant les façons de dire, la langue construit « une façon de voir les choses, l'espace, le temps, les relations familiales et sociales, qui se transmettent et se confortent dans les discours. » À travers le temps, la langue se sédimente par les usages. Elle véhicule d’anciennes représentations et « reflète la façon dont des pratiques sociales […] ont hiérarchisé les groupes régionaux, professionnels et depuis toujours sexuels ».

« Le masculin ne nomme pas les femmes »

« Un titre, c’est neutre et ça doit le rester », affirmait Michèle Alliot-Marie en 2014. Alors députée européenne, elle prenait ainsi la défense de Julien Aubert, député UMP sanctionné par l’Assemblée Nationale pour avoir interpellé d’un « Madame le président » la socialiste Sandrine Mazetier, présidente de séance. Sauf que de neutralité il n’y a pas en la matière. « Le genre, en français […], est porteur d’une valeur sexuée quand il est utilisé dans un lexique humain animé. La table et le bureau ne sont pas sexués mais le concierge, la concierge, le coq, la poule renvoient à des référents mâle ou femelle », soulignait Anne-Marie Houdebine-Gravaud. L’étude de l'histoire de la formation de la langue et de ses usages mène directement à sa conclusion : « Aussi l’usage générique du masculin ne peut avoir prétention de neutralité comme d’aucunes/d’aucuns le croient, par naïveté ou mauvaise foi. […] Le masculin ne nomme pas les femmes. Il a de fait valeur d’occultation. » Lorsqu’on lit commercial (H/F), c’est en effet d’abord le masculin qu’on lit.

La forme syntaxique peut aussi évoquer le genre sexué

« Le pouvoir d’évocation n’est pas dû qu’à l’usage de mots, il est aussi dû à la forme syntaxique (ndlr : la façon dont les mots se combinent pour former des phrases) », explique Jérôme Guibourgé. Ainsi, des génériques comme « personne », « individu », « ceux », « celles » utilisés hors contexte sont interprétés et renvoient à un sexe ou l’autre. La preuve en une phrase : « Les personnes suivant un régime ont besoin d'attention à la fois de leur entourage et des spécialistes qui les accompagnent mais c'est particulièrement vrai pour celles qui travaillent dur. » Dans l’esprit de la majorité des lecteurs, « celles qui » renvoie à des femmes. L’usage de ces génériques lors de la rédaction des messages de marque employeur demande donc d’être attentif au contexte.

Des noms de métiers féminisés pour manifester les rôles sociaux nouveaux des femmes

Anne-Marie Houdebine-Gravaud a mis en évidence l’impact de la langue, des discours et des mentalités sur les représentations des filles, langue, discours et mentalités qui « transmettent aux filles dès leur plus jeune âge infériorisation et effacement linguistique et social ». Pour leur permettre de nouvelles identifications et ainsi de construire des projets d’avenir qui ne soient pas limités à des représentations anciennes, il importe de s’adresser à elles autrement. Féminiser les noms de métiers vise à permettre aux femmes « d’apparaître comme professionnelles dans la sphère sociale », notait-elle.

L’usage majoritaire du masculin pour les métiers prestigieux ou technico scientifiques

Or, de quelles façons apparaissent les femmes dans les offres d’emploi ? La plupart du temps dans l’extension H/F — quand elle existe car elle n’est pas systématique notamment pour les métiers soi-disant masculins et les métiers soi-disant féminins. Pour les métiers les plus valorisés, l’usage du masculin domine. Même dans les secteurs très féminisés comme celui du « care » (aide à la personne, médico-social…), beaucoup d’offres indiquent « directeur de crèche (H/F) ». Le féminin apparaît plus souvent en revanche pour un poste de « directrice adjointe ».

Ceci témoigne en 2019 des mêmes hiérarchisations sociales observées par Anne-Marie Houdebine-Gravaud il y a des décennies. À côté de l’extension H/F ou (—e), on note encore « l’usage majoritaire du masculin pour les métiers prestigieux ou technico-scientifiques, et celui quasi exclusif du féminin pour certains métiers considérés comme de peu de prestige et réservés aux femmes (esthétique, vente, secrétariat, aide sociale — infirmière — ou à l’enfance — puéricultrice). » En 1984, l’Académie avait pourtant masculinisé des noms de métiers jusque-là féminins : assistante sociale/assistant social et sage-femme/maïeuticien…

Quid de l’interprétation des intitulés de poste en anglais ?

Quant à l’interprétation des intitulés de poste en anglais — UX designer, business developer par exemple — elle offre deux possibilités. « Soit l'utilisatrice-teur connaît la langue/culture anglo-saxonne et sa pratique du genre neutre, soit non, dans ce cas le masculin l’emporte comme l’a démontré Houdebine », suggère Jérôme Guibourgé. La deuxième option est la plus économique en termes de consommation d’énergie par le cerveau. La première est un parcours de sens. Elle demande notamment une pratique soutenue de la langue pour que la lecture neutre soit automatique et que l’usage de ce mot par l’annonceur ne soit pas évalué de façon péjorative.

Rien de neutre ni d’anodin donc dans la langue utilisée dans les offres d’emploi et les autres messages de la marque employeur. Ce dont il faut tenir compte lors de la rédaction des annonces ou dans les ateliers de réécriture mis en place par des entreprises.

Sophie Girardeau

[1] In : Cahier des Annales de Normandie n°26, 1995.

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