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Le défi de la féminisation des métiers de chantier

Le défi de la féminisation des métiers de chantier

Si dans le BTP, les femmes sont de plus en plus nombreuses aux postes d’encadrement, les ouvrières sont encore rares sur les chantiers. En matière de féminisation des métiers de production, les lignes bougent lentement. 

Un pour cent d’ouvrières dans les chantiers du BTP indique la FFB (Fédération française du bâtiment) avant de nuancer : « Ce chiffre peut être trompeur car les femmes peuvent commencer ouvrières et évoluer rapidement vers des fonctions de techniciennes ou d’encadrement. » Des conductrices de travaux et des cheffes de chantier il y a en effet, recruter des femmes à ces postes est devenu courant. Sur un chantier, on trouve aussi des grutières et un peu plus de femmes qu’autrefois dans les métiers du second œuvre. Dans les métiers du gros œuvre, aux premiers niveaux de qualification en revanche, des femmes il n’y a pas, sauf exception. Comment en attirer plus sur les chantiers et plus largement dans les métiers du BTP ? La question de la féminisation se pose aux entreprises de toutes tailles, aux fédérations, aux écoles et aux centres de formation de la profession.

De la mixité dans les écoles et les centres de formation du BTP dépend la mixité dans les entreprises

Dans les écoles d’ingénieur·es, la mixité progresse — l’ESTP compte 30% de femmes par exemple — mais la parité n’y est pas encore, difficile donc de l’atteindre avant longtemps en entreprise. Elle progresse aussi dans les centres de formation des Compagnons. Les apprenties sont aujourd’hui plus nombreuses, notamment dans les métiers de la finition tels que le carrelage, l’ébénisterie, la peinture. « La vraie difficulté, c’est qu’aux niveaux bac+2, bac+3, il y a très peu d’étudiantes. Il faut arriver à attirer les jeunes filles dans les écoles du BTP, notamment à Égletons », pointe Claire Abry, DRH France d’ Eurovia, concepteur de routes filiale de VINCI.

Travailler sur la visibilité et l’attractivité des métiers très en amont du monde du travail

C’est très en amont du monde du travail que la problématique d’attractivité des métiers commence. Elle relève de l’orientation, qui touche elle-même aux représentations que l’on se fait d’un métier, dès le plus jeune âge. « La première orientation, c’est celle de la cellule familiale », rappelle Jean-Christophe Repon, président de la CAPEB. La Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment milite depuis 1975 sur la place des femmes dans le secteur. Par des campagnes qui valorisent le statut de conjointe qui s’occupe de la comptabilité et de l’administratif, ou encouragent l’accès des femmes aux métiers du bâtiment, comme Conjuguez les métiers du bâtiment au féminin. Bâtir au féminin, une campagne de la FFB, va dans le même sens. Avec le programme Give Me Five, VINCI Construction France propose aux collégiens et collégiennes de visiter des chantiers. Les femmes intervenant au niveau opérationnel sur ses chantiers représentent 26% de son effectif de 20 000 collaborateur·trices (conductrices de travaux et techniciennes CVC notamment). « Pour les profils d’ouvrier·ières, nous devons encore montrer que ce sont des métiers accessibles aux femmes », note son directeur du développement RH, Dominique Ribeiro. L’entreprise cherche des compétences, il s’agit donc de renforcer la visibilité des métiers auprès de tous types de profils, à différents stades de leur parcours. Une autre opération phare de VINCI Construction France, 50 femmes d’Île-de-France, montée en 2021 avec VINCI Energies, la région Île-de-France et Akeen, est dédiée aux femmes ayant perdu leur job à cause de la crise sanitaire. En accompagnant leur retour à l’emploi, l’entreprise s’engage du point de vue sociétal, fait connaître ses métiers et recrute : 10% d’embauches ont eu lieu à ce jour. Si elles concernent surtout des fonctions supports, le dispositif est ouvert aux métiers de chantier comme grutière, coffreuse-bancheuse, conductrice de travaux.

Revoir les parcours professionnels et l’organisation du travail

Chez Eurovia, qui compte 20 000 collaborateur·trices, il y a très peu d’ouvrières qualifiées : autour de 1% sur une main d’œuvre qualifiée de 13 000 personnes. Mais l’impulsion de féminiser les équipes existe. L’entreprise compte actuellement 10% de femmes toutes populations confondues ; la part d’ingénieures dans ses recrutements est de 30%. Pour Claire Abry, le problème est plus de fidéliser les jeunes femmes que de les recruter. Ici, pas de dispositif particulier, « on est dans le changement, le temps long, la prise de conscience, dans la réflexion pour créer des parcours qui permettent aux femmes d’imaginer une carrière travaux dans un milieu d’hommes », explique-t-elle. Se projeter dans ce milieu n’est d’ailleurs pas problématique pour les jeunes femmes qui ont choisi les métiers du BTP. Pour les hommes de leur génération non plus, pour qui la mixité n’est pas un sujet tant elle leur semble devoir aller de soi. La question de l’attractivité va de pair avec celle de la fidélisation. Eurovia agit pour faire connaître ses métiers, via des ambassadrices qui vont dans les écoles pour partager leurs parcours avec les jeunes étudiantes, tout en réfléchissant en termes d’organisation du travail.

La féminisation, un facteur d’évolutions et d’innovations bénéficiant à toutes et tous

« L’idée est de développer la mixité sans trop y penser pour que cela devienne un réflexe, d’avoir une organisation du travail qui permette à tout le monde de travailler autrement », ajoute Claire Abry. En matière de télétravail par exemple, un forfait annuel plutôt qu’un nombre de jours hebdomadaire est actuellement à l’étude, notamment pour les conducteurs et conductrices de travaux, la partie administrative de leur fonction pouvant être délocalisée du terrain. L’évolution de l’organisation du travail bénéficie en effet à tout le monde, le sujet dépasse celui de la féminisation. De même que la recherche de solutions pour réduire la pénibilité de ces métiers. Chez Rabot Dutilleul Construction (665 collaborateurs et collaboratrices), qui a embauché 51 personnes durant les douze derniers mois, dont 23 femmes (45%), à des fonctions supports et à des postes d’ETAM et de cadres, en production et en bureau d’études (conductrices de travaux et ingénieures méthode et structure), la flexibilité est aussi au programme. L’entreprise mène également un travail sur des sujets d’ergonomie pour faciliter le port de charges et de matériaux, et forme ses managers à la non-discrimination au sens large.

Messages employeur et rôles modèles

La volonté de féminiser l’entreprise est aussi présente chez Arkance, filiale du groupe Monnoyeur, qui propose des solutions BIM aux acteurs du BTP et de l’industrie. L’entreprise compte un quart de femmes dans ses effectifs mais aucune aux postes de technicien·nes monteur·ses, des profils liés à la topographie qui interviennent sur les chantiers et sont donc itinérants — en cause principalement, la parentalité encore et toujours. Pour quelque poste que ce soit, « le groupe demande de ne pas stopper un recrutement tant qu’il n’y a pas de candidature féminine », explique Valérie Guyot, DRH d’Arkance. Les messages employeur sont ainsi travaillés de façon à en obtenir davantage. Ses offres d’emploi par exemple mentionnent clairement les possibilités de flexibilité horaire, de temps partiel et de télétravail. L’entreprise promeut également ses métiers en mettant en avant des femmes dans des rôles techniques, notamment dans le cadre d’une démarche d’inbound recruiting ou recrutement inbound. Bouygues Construction pour sa part s’engage au quotidien en faveur de la mixité dans les métiers du BTP avec des actions de communication spécifiques. Le 8 mars dernier par exemple, une campagne sur LinkedIn mettait en avant des rôles modèles féminins, notamment de femmes cadres ou apprenties sur les chantiers. « Nous sommes plus dans une logique de témoignages par l’exemple, cela crée plus de spontanéité », indique Michaël Truntzer, responsable recrutement de l’entreprise. Dans la même idée, la CAPEB mène des actions qui mettent en avant les cheffes d’entreprise artisanale du bâtiment.

Sophie Girardeau

Publié le 11 mai 2021.