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Emploi, travail : le bouleversement des modèles

Emploi, travail : le bouleversement des modèles

Avec l’essor du travail indépendant, des plateformes, de l’automatisation, le monde du travail est en chantier.

Montée du travail indépendant, ubérisation, recul du CDI, enjeux de la formation dans un monde du travail en mutation, emploi des jeunes… Des différents phénomènes qui interpellent aujourd’hui les acteurs et observateurs du monde du travail, l’emploi des jeunes, dont près de 19% sont au chômage (contre 10,4% pour l’ensemble de la population) est le plus sensible. « C’est un sujet absolument explosif, particulièrement pour les non qualifiés, dont on a tout dit, tout fait, notamment avec l’apprentissage, sans que la situation ne s’améliore puisque l’on constate un nombre croissant de jeunes qui restent sur le carreau », déplore Erell Thevenon-Poullenec, directrice des études de L’Institut de l’Entreprise.

Emploi des jeunes : « Des initiatives locales et sur-mesure fonctionnent, il faut s’y intéresser pour comprendre leurs leviers de déploiement »

Sortis du système scolaire, ces jeunes n’ont ni formation ni emploi mais un acronyme : NEET (not in education, employement or training). Ils sont plus de 39 millions dans les pays de l’OCDE dont 1,8 million en France et « aucun pays de l’OCDE n’arrive à avoir une politique globale de l’emploi des jeunes », constate Jean-Noël Chaintreuil, fondateur du laboratoire d’acculturation digitale 231e47. « Au niveau micro-économique pourtant, des initiatives locales et sur-mesure fonctionnent », observe Erell Thevenon-Poullenec, « il faut s’y intéresser pour comprendre leurs leviers de déploiement ». Ainsi, à Toulouse, on s’est appuyé sur les valeurs du sport pour toucher des jeunes qui en ont touché d’autres, et ainsi de suite. « C’est une approche micro-culturelle, qui consiste à passer par des locaux qui parlent le même langage que ces jeunes », ajoute Jean-Noël Chaintreuil.

En matière de formation, la connexion directe entre les écoles et les entreprises produit d’excellents résultats dans le domaine informatique. Wild Code School, startup qui forme au développement Web en cinq mois, dont 50% des élèves sont chercheurs d’emploi, le prouve avec un taux d’insertion supérieur à 80%. Sur un marché en manque de développeurs, cela fonctionne d’autant plus que cette école pratique une pédagogie par projet ultra concrète. « Le diplôme de nos élèves, c’est leur portfolio. Chaque ligne de code qu’ils ont écrite y est inscrite, ils peuvent le présenter aux recruteurs qui ont ainsi une vue tangible de leur niveau de pratique. Le diplôme a peu d’importance pour le métier de développeur, on voit des personnes formées à Bac+2/3 en filière universitaire informatique non employables car elles manquent de pratique », explique Anna Stepanoff, CEO et cofondatrice de Wild Code School.

L’époque veut du concret et de l’agilité. Car au-delà de la problématique, saillante, de l’inadéquation de bien des cursus de formation initiale avec les besoins des entreprises, tout va beaucoup trop vite pour qu’on se repose sur ses acquis. Quand les technologies évoluent de façon exponentielle, se former en permanence et avoir appris à apprendre est essentiel pour rester dans la course, d’autant plus que « les entreprises, dont les équipes se réduisent, n’ont plus le temps de former », comme le souligne Cédric Gérard, directeur marketing Europe du Sud et BELUX de Monster.

Emplois aidés : « À quoi bon donner des aides aux entreprises si les candidats n’ont pas les compétences nécessaires ? »

Apprendre à apprendre, une partie de la réponse est là, plus que dans les emplois aidés et d’énièmes baisses de charges qui détricotent le système de protection sociale. Même les emplois francs, proposition d’Emmanuel Macron qui consiste à favoriser les entreprises qui recrutent en priorité des jeunes issus des quartiers difficiles, quelle que soit la localisation de l’entreprise, suscitent un certain scepticisme. « À quoi bon donner des aides aux entreprises si les candidats n’ont pas les compétences nécessaires ? Dans le domaine du numérique, les employeurs se battent pour offrir un CDI à un salaire très attractif à ceux qui ont les compétences », réagit Anna Stepanoff.

La niche du développement web et informatique n’est toutefois pas représentative de la tendance de fond. « On est dans une situation assez étrange : le taux de chômage diminue très légèrement, on crée des emplois mais à 90% en CDD, dont seulement 1 sur 4 ou 5 est converti en CDI actuellement », constate Cédric Gérard. On spécule sur l’avenir du contrat à durée indéterminée depuis des années. Les entreprises, même si elles en font un outil d’attractivité, notamment parce qu’on se loge plus facilement quand on est en CDI, n’en ont pas forcément besoin pour trouver les talents. Les collaborateurs, eux, ne se laissent plus attacher – adieu loyauté ! Du côté des candidats à la présidence de la République, les propositions font le grand-écart. Jean-Luc Mélenchon, en voulant en faire une norme, lui prédit une vie à contre-courant de la tendance, au contraire de François Fillon qui ne fait pas de sa protection une priorité.

Diminution du travail : « Taxer les robots revient clairement à taxer l’innovation et l’investissement »

L’automatisation et la robotisation s’invitent aussi dans le débat politique. « Dans les rangs de la nouvelle gauche de Pierre Larrouturou avec Nouvelle Donne, jusque dans ceux de Benoît Hamon et de Jean-Luc Mélenchon, l’idée de taxer le travail automatisé, les robots et les gains de productivité pour les redistribuer ensuite aux salariés qui de fait travaillent moins, a été développée, comme une sorte de dystopie, je ne sais pas si ça c’est une amélioration souhaitable », soulève Paul Conge, journaliste pour L’Étudiant. « Taxer les robots revient clairement à taxer l’innovation et l’investissement ; avec nos problèmes de productivité et de faible croissance, je pense que c’est extrêmement pervers », pointe Emmanuel Jessua, directeur des études du Centre d’observation économique et de recherche pour l’expansion et le développement des entreprises (Coe-Rexecode). Pour lui, la diminution du travail – voire sa fin comme l’imaginent différents scénarios – « pose des questions d’assiette, de financement, de protection sociale, etc., derrière lesquelles on trouve une autre question qui repose sur un pari sur l’avenir : de quoi sera-t-il fait ?, restera-t-on dans une société de presque plein emploi ou non ? ».

Communautés de freelances : « En abaissant les coûts de transaction, on peut avoir accès à des talents qui sont hors de l’entreprise »

Le déclin du CDI a commencé il y a trente ans avec l’externalisation des tâches qui n’étaient pas dans le cœur de métier de l’entreprise. Il s’accentue aujourd’hui du fait du numérique qui facilite l’externalisation de domaines du cœur de métier, comme l’informatique, les ventes, le marketing.
« La plateforme
Hopwork par exemple, une communauté de freelances, est révélatrice d’un phénomène : en abaissant les coûts de transaction, on peut avoir accès à des talents qui sont hors de l’entreprise », remarque Laëtitia Vitaud, co-auteure avec Nicolas Colin de Faut-il avoir peur du numérique ? (Armand Colin, septembre 2016), et enseignante à Sciences Po et Paris Dauphine.

Si l’emploi est un des enjeux majeurs du prochain quinquennat, la montée des indépendants et l’essor des plateformes élargissent le sujet au travail en général. On peut s’inquiéter des effets pervers de ces dernières quand elles réduisent le travail à l’état de nanotâches et fonctionnent sur la base d’enchères inversées qui abaissent dramatiquement le prix du travail. Ou quand elles s’appuient sur du travail en temps masqué. C’est le cas de Mobeye, une startup qui fonctionne sur le principe du client mystère (mystery shopper) : une marque lance une vaste campagne de promotion dans une enseigne et compte sur vous pour vérifier que ses articles sont bien en vitrine ou en tête de gondole ; vous passez devant le magasin sur votre chemin, faites une photo, vous l’envoyez sur la plateforme et gagnez 30 centimes. Recommencez autant de fois que nécessaire pour arriver à en vivre… « Certaines plateformes, comme Handy, un service de ménage, dégradent l’entièreté de la chaîne et cela devient une norme », s’alarme Jean-Noël Chaintreuil. Néanmoins, quand une relation de confiance est associée à la tâche, comme dans ce type de service, « on préfère finalement court-circuiter la plateforme, pouvoir compter sur quelqu’un de fiable, qu’on paie donc plus. Les plateformes d’enchères inversées marchent pour des tâches isolées, pas quand il y a un besoin de relation de long terme », tempère Laëtitia Vitaud.

L’enjeu managérial et culturel de la montée du travail indépendant : « Comment créer une culture d’entreprise plus forte qui intégrera les freelances ? »

On peut aussi voir dans le développement des plateformes et du travail indépendant, l’occasion de questionner la relation de travail. Alors que la part des « créateurs de valeurs » situés hors les murs de l’entreprise augmente, ils échappent au contrôle des RH. Ce sont les directions des achats, jalouses de leur pré-carré – et de leur budget –, qui gèrent les prestataires et s’intéressent aux plateformes de freelances avec encore beaucoup de méfiance. « Or les achats n’ont pas un état d’esprit RH, ils ne s’occupent pas de culture et de valeurs. Il y a une transition à opérer, c’est un sujet de fond managérial et culturel », ajoute-t-elle.

Ainsi, pourrait-on assister d’ici deux ans à l’émergence d’une nouvelle fonction RH, « un Chief Freelance Officer, comme on le voit déjà dans le modèle anglo-saxon, qui aura en charge ces talents qui ne sont pas des collaborateurs au sens strict du terme et qui devra se demander comment créer une culture d’entreprise plus forte qui les intégrerait », prévoit Jean-Noël Chaintreuil. La montée du travail indépendant nourrit donc une véritable réflexion autour des valeurs et de la culture d’entreprise, qui concernent ses talents internes et externes – réflexion menée aussi autour du bonheur au travail avec le Chief Happiness Officer.

La réflexion porte également sur le statut des indépendants. Faut-il ou non l’aligner sur celui des salariés, comme l’ont proposé, chacun à sa façon, Benoît Hamon et Marine Le Pen ? Ou s’organisa-t-il comme à l’étranger ? « En Angleterre, un syndicat de freelances a été créé, de même qu’aux États-Unis », indique Christine Halary, journaliste pour Management. Distinguons toutefois les indépendants très qualifiés, minoritaires, qui veulent l’indépendance pour améliorer leur employabilité et leurs revenus, et ceux qui faute de qualification y sont contraints. Et interrogeons la tendance haussière du travail indépendant. L’Institut de L’Entreprise s’est en effet penché sur la question de la fin du salariat et il ressort de ses travaux que le travail indépendant reste minoritaire à l’horizon 2030. « Le prisme de certains métiers, notamment celui de développeur, biaise donc le débat, la majorité des travailleurs restera salariée, sans que l’on sache évidemment si ce sera en CDD ou en CDI », note Erell Thevenon-Poullenec.

Arriver à s’adapter, notamment par des réformes structurelles de la formation initiale et continue

Le progrès technique a changé de nature depuis 40 ans et semble défavoriser plus aujourd’hui les moins qualifiés, mais ce qui se passe est plus complexe. « On a une population très qualifiée complémentaire à l’innovation technologique et parallèlement, des métiers qu’on n’arrive pas à remplacer même s’ils sont peu qualifiés car ils requièrent des compétences humaines, comme dans les services à la personne. Et il y a une frange d’emplois intermédiaires plus ou moins qualifiés, dont les tâches sont automatisables, qui disparaît. Cela pose la nécessité de s’adapter et d’arriver à sortir de cette situation par le haut », souligne Emmanuel Jessua. Quand on raisonne de plus en plus en termes de tâches, il est de plus en plus difficile d’anticiper lesquelles résisteront aux machines et aux algorithmes. D’où les enjeux de la formation initiale et de la formation tout au long de la vie, qui appellent des réformes structurelles, d’où l’intérêt du CPA (Compte personnel d’activité), d’où l’importance de savoir apprendre à apprendre. Mais aussi, alors que le monde les entreprises et les modèles économiques changent, la nécessité d’un système qui offre des capacités de rebond, qui dédramatise la perte d’emploi, qui facilite les allers-retours entre le salariat et l’indépendance au lieu de les associer à la prise de risque et à la précarité.

Propos recueillis lors de la deuxième édition des Monster Talks qui s’est déroulée le 30 mars 2017, sur le thème L’emploi, enjeu majeur des cinq prochaines années et bouleversement des modèles classiques, en présence de Jean-Noël Chaintreuil, fondateur du laboratoire d’acculturation digitale 231e47, Paul Conge, journaliste pour L’Étudiant, Christine Halary, journaliste pour Management, Emmanuel Jessua, directeur des études du Centre d’observation économique et de recherche pour l’expansion et le développement des entreprises (Coe-Rexecode), Anna Stepanoff, CEO et cofondatrice de Wild Code School, Erell Thevenon-Poullenec, directrice des études de L’Institut de l’Entreprise, Laëtitia Vitaud, co-auteure de Faut-il avoir peur du numérique ?, et enseignante à Sciences Po et Paris Dauphine, et Cédric Gérard, directeur marketing Europe du Sud et BELUX de Monster.

Sophie Girardeau